CHERCHEURS INSPIRES CHERCHENT DENIERS

28/08/98 - © Rossel & Cie SA - LE SOIR Bruxelles

Les entreprises wallonnes sont trop peu innovantes. On n'y (re)cherche pas assez. Pire: trop de résultats engrangés dans les universités wallonnes dorment dans les tiroirs plutôt que de déboucher sur une production high-tech à succès. La récente réussite internationale du producteur de cyclotron IBA, qui s'est développé dans le giron de l'Université catholique de Louvain, ne suffit pas à occulter le dur constat posé par le Bureau fédéral du Plan. Le cas particulier des «spin-offs», ces entreprises créées par un chercheur universitaire au départ de ses études scientifiques, est pour le moins symptomatique. On en trouve au maximum cinquante en Wallonie (NDLR: impossible d'en faire le décompte exhaustif tant les universités elles-mêmes se contredisent sur la définition d'un tel concept). Pourtant, l'an dernier, les laboratoires de recherches universitaires se sont partagés plus d'un milliard de subsides en principe réservés à la recherche dite appliquée. Ces travaux débouchent plus souvent qu'on ne l'imagine sur des dépôts de brevets.

Pourquoi dans ce cas des «spin-offs» wallonnes ne les exploitent-elles pas? L'explication est double. En premier lieu, parce que le premier métier d'un chercheur n'est pas celui-là, nous explique Claire Demain, directrice générale de l'administration de la recherche à l'UCL. Il attache plus d'importance à ses publications dans une revue scientifique qu'à l'exploitation d'un brevet. Ce n'est pas du tout valorisé dans une carrière académique. Jusqu'à présent, le premier réflexe des universités a donc été de se «débarrasser» de ce savoir concret par l'octroi de licences ou la cession moyennant rétribution des résultats d'une recherche à une entreprise existante. Ce n'est bien souvent que si les partenaires privés font défaut qu'elles acceptent de participer, parts de fondateurs à la clé, au lancement d'une entreprise. Nous encourageons le transfert, bien sûr, mais nous n'intervenons financièrement de manière substantielle que si les recherches ont un intérêt stratégique, souligne-t-on à l'ULB. Euroscreen (lire en page 4) en est un bel exemple. Dans l'ensemble, les universités sont plutôt prudentes dès qu'il s'agit de soutenir les velléités de chercheurs qui souhaiteraient exploiter leurs recherches en créant une entreprise sur le modèle anglo-saxon. Et la collaboration interuniversitaire a ses limites...

Les temps changeraient-ils? A Mons, la Faculté polytechnique vient pour la première fois de s'associer au lancement d'une société, Babel Technologies (lire en page 4), courtisée par de nombreux banquiers. L'Université de Liège vient quant à elle de créer un fonds de capital à risque en partenariat avec Meusinvest pour rassembler les sommes indispensables au démarrage de «spin-offs» liégeoises. Un coup de pouce dont Eurogentec aurait sans nul doute aimé profiter (lire en page 5).

Car on touche ici à l'autre noeud du problème. A la différence de leurs homologues flamands (lire en page 4), les pouvoirs publics wallons, via notamment la SRIW, ont toujours été très frileux sur ce plan. Certes, la Région wallonne aide les entreprises... existantes à développer un prototype via le principe des avances récupérables. Mais elle a rarement répondu, à l'inverse de la Région flamande, aux appels du pieds de ces PME en gestation. Un coup d'oeil au passé d'IBA suffit pour s'en convaincre: la SRIW n'est entrée dans le capital que lorsque la courbe ascendante était déjà plus qu'amorcée. Quant à Iris qui s'apprête à entrer en Bourse (lire en page 3), elle n'a jamais compté la Région parmi ses actionnaires.

Autre responsabilité des pouvoirs publics: ils étaient jusqu'ici propriétaires des résultats des recherches financées par leurs deniers. Ne se devaient-ils pas dans ce cas de trouver eux-mêmes les moyens de les faire passer dans le monde industriel? Ces erreurs tactiques sont en passe d'être corrigées, notamment via la création d'un fonds wallon public de capital à risque d'un milliard (lire en page 2), calqué sur l'exemple de la société régionale d'investissement flamande, la Gimv.

CHOC CULTUREL

Il faut rester réalistes, les «spin-offs» à elles seules ne vont pas sauver l'économie wallonne, nuance Anne-Marie Strauss, directrice générale adjointe à la Direction générale des technologies, de la recherche et de l'énergie à l'administration wallonne. Il faut d'abord donner aux chercheurs une culture spin-off, leur faire prendre conscience de la réalité du monde industriel. Notamment leur faire passer cette sacro-sainte frousse très vivace dans le monde académique: la peur de l'échec. Bref, un choc culturel. Mais ne dit-on pas que c'est en se plantant que l'on grandit?

ISABELLE WILLOT