L'ordinateur n'aime pas Baudelaire

Le Soir - 24 février 1999



L'ordinateur n'aime pas Baudelaire
Je chante, je chante soir et matin, je chante sur mon chemin...
"Mbrola" est d'humeur joyeuse aujourd'hui. Il ne lit pas, il fredonne, la voix presque aussi chevrotante que dans la version originale. C'est le seul air qu'il connaît. Son maître lui a appris à chanter ces 17 syllabes en modifiant la longueur et la fréquence de vibration du signal électrique envoyé au haut-parleur. D'habitude, le synthétiseur vocal hermaphrodite - pour choisir le sexe de la voix, cliquez sur l'icone H/F - ânonne scrupuleusement le texte affiché sur l'écran. Il pioche pour cela dans une réserve de 1.200 sons préenregistrés par des comédiens avant d'être étiquetés dans sa mémoire.
N'essayez pas de lui faire lire de la poésie ou de la littérature. Il ne laisse passer aucune émotion, juste l'information. C'est supportable un quart d'heure
, souligne Vincent Pagel, chercheur et enseignant à la Faculté polytechnique de Mons. Un ordinateur ne comprend pas ce qu'il lit, ce qu'il dit, ce qu'il traduit comme le ferait un homme. Il n'existe pas de modèle mathématique capable de représenter le sens des mots. Cette donnée est bien trop fugace, trop dépendante du contexte, du vécu des individus.
C'est encore pire lorsque vous voulez lui faire comprendre des phrases prononcées par un être humain
, ajoute Vincent Fontaine, le patron de Babel Technologies, une PME qui commercialise les résultats engrangés par la faculté. Elles lui apparaissent comme un flot continu, sans ponctuations, sans pause. Il est confronté aux accents, aux défauts d'élocution. Un bègue le rendra fou.
Pour que cela marche, il faut faire usage d'un langage contrôlé, limité, prédéfini. L'ordinateur calcule ici des probabilités. Il y a autant de pour cent de chances que le signal électrique reçu signifie ceci, ou cela. Il prend la probabilité la plus élevée et fournit la réponse toute faite déjà encodée qui s'y rapporte.

Facile, la météo!

Cela fonctionne très bien pour des applications spécifiques, comme des réservations de billet d'avion par exemple, des centrales de renseignements téléphoniques. Ou mieux, pour consulter à distance votre courrier électronique , détaille Guy Deville, professeur d'ingénierie linguistique aux Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur. C'est ce que propose Lernout& Hauspie, la firme belge. Vous donnez des ordres directement à l'ordinateur, sans plus passer par les touches de votre téléphone, et il vous lit vos messages.
Le principe est le même pour les logiciels de traduction
, ajoute le linguiste. Rien n'est plus facile à traduire qu'un bulletin météo, qu'une fiche de diagnostic médical. Les phrases sont simples, sans recherche. Ce sont toujours les mêmes mots qui reviennent.
Les traducteurs automatiques permettent aussi de prendre connaissance d'un texte brut, à usage interne. Ils font même souvent appel à des index qui contiennent des morceaux de texte déjà prétraduits
, précise Jean-Pierre Callut, secrétaire général de la Chambre belge des traducteurs. Il y a dans ces documents administratifs des phrases types qui reviennent tout le temps.
On trouve aussi sur l'Internet des dictionnaires qui répertorient tous les sens de tous les mots d'une langue
, ajoute encore Heinz Bouillon, linguiste à l'Université catholique de Louvain. Ce sont des outils précieux qui aident le traducteur humain, mais ils ne le remplaceront jamais. Essayez de faire traduire une loi, volontairement ambiguë, par une machine!
Essayez aussi Beaudelaire, et vous rirez. Le traducteur reste l'interprète du texte initial. Il le lit et le comprend avec sa perception personnelle du monde. Ce monde mental qu'il s'est construit à l'aide de la première langue qu'il a apprise à parler.

Isabelle Willot